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21 avril 2026 par Je rêve donc je suis

Qui suis-je quand je ne fais rien ? L’identité des multipassionnées

Qui suis-je quand je ne fais rien ? L’identité des multipassionnées
21 avril 2026 par Je rêve donc je suis

Il y a quelques semaines, j’ai vécu quelque chose d’inhabituel. Une journée entière sans agenda, sans liste, sans projet qui clignote dans un coin de mon cerveau comme un écran en veille. Juste moi, un canapé, une fenêtre ouverte sur les toits. Et là, au bout de vingt minutes à peine, une question est venue s’installer, douce et un peu déstabilisante : « Mais… qui suis-je, là, maintenant, comme ça ? »

Avez-vous déjà ressenti ça ? Ce léger vertige quand tout s’arrête, les projets, les engagements, les idées en cascade, et que vous vous retrouvez face à vous-même, sans rien pour vous définir ? Si oui, bienvenue dans le club des multipassionnées qui ont confondu pendant des années leur identité avec leur liste de choses à faire.

Quand nos projets deviennent nos cartes d’identité

Soyons honnêtes : nous, les multipassionnées, nous sommes un peu accrocs à nos propres agendas. Il y a de quoi. Quand on est capable de s’emballer pour la photographie un matin, le droit des affaires un après-midi et l’origami japonais le soir, l’existence devient une fête foraine permanente. C’est grisant. Vivant. C’est nous.

Mais à force de nous définir par ce que nous faisons, nous finissons par ne plus savoir qui nous sommes. Nos projets deviennent des béquilles identitaires. « Je suis celle qui lance des projets. Celle qui apprend. Celle qui crée. » Et si on retire les béquilles ?

C’est exactement là que ça coince. Parce que l’identité multipassionnée, on la construit souvent par accumulation, de compétences, de passions, d’expériences, mais rarement par soustraction. Or la soustraction, c’est là que les vraies révélations se cachent.

Le vertige du vide (ou : pourquoi on remplit compulsivement)

Imaginez un verre d’eau. Vous en buvez une gorgée, il y a de la place. Une seconde gorgée, encore de la place. Et là, plutôt que de savourer ce vide, vous courez chercher la carafe pour le remplir immédiatement. C’est un peu ce que nous faisons avec notre temps et notre énergie.

La psychologue Sherry Turkle parle de ce phénomène comme d’une fuite de soi-même par l’hyperactivité. Nous ne supportons plus le vide, parce que le vide nous met face à des questions que nous n’avons pas envie d’entendre. « Est-ce que j’aime vraiment toutes ces choses, ou est-ce que je cours après quelque chose que je n’arrive pas à nommer ? » « Suis-je heureuse ? » « Qui serais-je si je n’avais plus toutes ces passions demain ? »

J’ai accompagné une femme, appelons-la Aminata, ingénieure le jour et potière le week-end, qui se lançait dans un nouveau projet dès que le précédent touchait à sa fin. Elle avait l’impression d’être pleinement elle-même dans l’action. Mais un burnout l’a forcée à s’arrêter. Et dans ce silence imposé, elle a découvert quelque chose d’inattendu : elle était beaucoup plus calme qu’elle ne le pensait. Elle aimait la lenteur. Elle aimait contempler sans produire. Une identité entière qu’elle n’avait jamais laissé exister.

Ce que le repos révèle vraiment

Le repos n’est pas une parenthèse dans la vie d’une multipassionnée. C’est un laboratoire.

Quand vous ne faites rien, vraiment rien, pas de podcast en fond sonore, pas de scroll Instagram, pas de carnet ouvert « juste pour griffonner », ce qui émerge, c’est votre boussole intérieure. Vos pensées spontanées. Vos désirs non formulés. Le genre de choses qui n’ont jamais le temps de pointer le bout de leur nez dans le tumulte des projets.

Voilà quelques questions à explorer dans ces moments de pause :

Vers quoi se tournent naturellement mes pensées quand personne ne me regarde ? Ce n’est pas anodin. Ce coin secret de votre esprit qui revient toujours au même endroit, c’est souvent là que se niche votre vraie passion — pas celle que vous affichez, celle que vous vivez de l’intérieur.

Qu’est-ce qui me manquerait si je ne pouvais plus le faire ? Pas « qu’est-ce que j’aime faire », mais « qu’est-ce dont l’absence me ferait souffrir ». La nuance est énorme. On peut aimer beaucoup de choses. On a besoin de beaucoup moins.

Quel genre de personne est-ce que je suis dans les moments ordinaires ? Êtes-vous celle qui observe les gens dans le métro avec curiosité ? Celle qui chante sous la douche en changeant les paroles des chansons ? Celle qui remarque la lumière sur les murs à 17h ? Ces petites choses-là sont votre identité, bien plus que votre bio LinkedIn.

L’identité, ce n’est pas une liste de compétences

Nous vivons dans une culture qui nous invite à nous définir par notre utilité. « Que fais-tu dans la vie ? » est la première question qu’on pose à quelqu’un. Pas « Qu’est-ce qui te fait rire ? », pas « À quoi tu rêves la nuit ? ». Ce que tu fais. Que tu produis. Tu apportes.

Pour une multipassionnée, cette injonction est doublement piégeuse. D’abord parce qu’elle est impossible à résumer en une phrase. Ensuite parce qu’à force d’y répondre, on finit par y croire. On se confond avec ses projets. On se perd dans ses propres activités.

La grande philosophe Simone Weil écrivait que l’attention est la forme la plus haute de générosité. J’y ajouterais ceci : l’attention à soi-même, pas à ce qu’on produit, mais à ce qu’on ressent, à ce qui nous traverse, à ce qu’on aime sans que personne ne le sache, c’est la forme la plus haute de connaissance de soi.

Et cette connaissance-là, elle ne se construit pas dans l’action. Elle se construit dans les interstices. Dans les blancs entre les notes, comme disait Debussy à propos de la musique.

Apprendre à exister sans faire (et s’y exercer, vraiment)

Je ne vais pas vous mentir : ça ne s’apprend pas en un week-end. Nous avons mis des années à construire cette identité-par-l’action, il faudra quelques saisons pour l’élargir.

Mais voici un exercice tout simple que je propose souvent à mes clientes, et que j’appelle le « Rituel du rien » : une fois par semaine, accordez-vous vingt minutes sans aucun objectif. Pas de méditation guidée (c’est encore un objectif). Pas de journaling (idem). Juste vous, assise ou allongée, sans écran, sans musique, sans livre. Et observez ce qui vient.

Les premières fois, c’est souvent inconfortable. L’esprit s’agite, les idées de projets surgissent comme des pop-ups malveillants. C’est normal. Laissez-les passer sans les attraper. Notez, juste après, ce qui a émergé. Pas pour en faire quelque chose. Juste pour en prendre note.

Au fil des semaines, quelque chose se dépose. Une compréhension plus fine de vos rythmes, de vos désirs profonds, de ce qui compte vraiment pour vous quand personne ne vous évalue. C’est là que votre identité la plus authentique prend forme — loin des projecteurs, loin des productions, dans le silence fertile du rien.

Conclusion : Vous êtes bien plus que vos passions

Vos passions sont magnifiques. Elles sont une expression de qui vous êtes. Mais elles ne sont pas qui vous êtes. Derrière la photographe, la chercheuse, la danseuse, la cheffe de projet et la poète, il y a quelqu’un. Une femme avec ses silences, ses curiosités secrètes, ses manières uniques d’habiter le monde.

Et cette femme-là mérite autant d’attention que tous ses projets réunis.

Alors la prochaine fois que votre agenda se libère inopinément, résistez à la tentation de le remplir. Asseyez-vous. Regardez par la fenêtre. Laissez la question venir : Qui suis-je, là, maintenant, comme ça ?

Vous pourriez être surprise de ce que vous découvrez.

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